D’UN EXCES INTER-DIT

L’œuvre de Maurice Blanchot n’a cessé d’accompagner mon parcours philosophique à la manière d’une exigence qui tout à la fois fragilise la pensée et la porte aux limites du pensable. L’oblige à réexaminer ses conditions. C’est dans l’association avec le travail d’Emmanuel Levinas que cette exigence s’est avérée la plus tenace et la plus fructueuse.

Dans le cadre plus restreint du savoir philosophique où les questions se donnent d’emblée comme des problèmes à résoudre, M. Blanchot nous a appris, à dissocier la question de la réponse où se monnaye trop tôt son pouvoir questionnant. Il a su reconduire la question à son ancienneté d’énigme, à laquelle le geste du savoir l’avait une fois et, semblait-il, pour toujours, arraché. Le savoir n’avait-il pas transformé par ruse l’énigme en question, aussitôt scellée par une réponse, refermant ainsi la béance de la question ? Ne fallait-il pas à présent une ruse pour déjouer la ruse du savoir et pour maintenir ouverte la dimension abyssale de l’énigme au sein de la question ? Un autre mode de questionnement ’? Un autre espace, pouvant accueillir et préserver l’altérité de la question, l’inconnu qui la porte, sans transformer l’inconnu en connu ?

Revendiquant pour l”’espace littéraire” un lieu propre et un statut autonome par rapport à toute autre expérience de l’humain, Maurice Blanchot promeut, en fait, un nouvel espace ontologique : L’espace littéraire est un espace en plus, en excès sur ce qui constitue pour nous, héritiers de plus de deux millénaires de tradition philosophique, l’univers du pensable. Un ”ailleurs” ou un ”en-deçà”, et un Dehors certes, mais qui est logé au dedans de ce qu’il transgresse. Une nouvelle topologie, en somme, où les catégories de l’être et du néant ne sont plus les limites exclusives, discriminatoires du possible et de l’impossible, du pensable et de l’impensable. Ce qui se déploie ici comme ”espace” la pensée l’a toujours déjà recouvert comme son autre interdit – au sens propre inter-dit: entre les dits. (Dans les intervalles du dit). Mais l’écriture se loge dans ces intervalles. Dans ce ”passé muet de la pensée” qui, inespérément, sort de son mutisme et parle, mais d’un langage d’avant le langage ; comme si entre l’opacité de l’expérience encore indicible et l’universalité des signes, l’écriture ouvrait un lieu, en-deçà de tout lieu reconnaissable et légitimable, creusait un écart, toujours et encore à ouvrir. « Il y aurait un écart de temps comme un écart de lieu, n’appartenant ni au temps ni au lieu. Dans cet écart nous en viendrions à écrire. »’ Mais, dirions-nous, cet écart ou cet écartement initial, s’il n’appartient ni au temps ni au lieu, n’est-ce pas parce qu’il est la temporalisation – spatialisation originaire qui, au lieu de se limiter à sa fonction donatrice de ceci ou de cela, se joue comme telle, s’écrit, en se déployant dans l’intervalle à la manière d’un devenir propre, antérieurement à toute reprise ou récupération symbolique ’? Il y aurait là une nouvelle modalité que l’on pourrait dire hybride, car, se refusant de quitter l’épaisseur sensible de la chose pour atteindre sa valeur de signe, elle ne cherche pas moins à la signifier, à la dire, ”telle quelle”, dans son indéterminité de chose innommable, cependant nommée comme par effraction, ”indiquant sous forme de nom une manière verbale de retenir l’exigence de dire”-’. Pour cette ”manière verbale’, un nom s’impose néanmoins – le Neutre – un nom que Blanchot éprouve le besoin de justifier – ”comme autorisé par la grammaire” – comme si la force subversive du Neutre n’admettait pour lui qu’une vie parasitaire et illicite, celle de la négation à l’œuvre dans toute affirmation ; et comme si elle l’excluait déjà du langage, le rendant d’emblée irrecevable au milieu des mots qui, disant, disent toujours quelque chose d’étant. (« le Neutre corrompt l’être en le dissuadant de toute présence »).

Mais l’extrême inconsistance du Neutre, sa présence aléatoire et comme ancillaire par rapport à l’être qu’il double et corrompt, fait cependant toute la plasticité du langage littéraire, sa façon d’épouser le rythme du sensible, dans sa précarité de chose singulière délaissée par les signes, et que la pérennité du concept ne sauve pas. ”La chose comme il, comme le Neutre, ou le Dehors, indique une pluralité qui a pour trait de se singulariser et pour défaut de paraître se reposer dans l’écriture se loge dans ces intervalles. Dans ce ”passé muet de la pensée” qui inespérément, sort de son mutisme et parle, mais d’un langage d’avant le langage ; comme si entre l’opacité de l’expérience encore indicible et l’universalité des signes, l’écriture ouvrait un lieu, en-deçà de tout lieu reconnaissable et légitimable, creusait un écart, toujours et encore à ouvrir. « Il y aurait un écart de temps comme un écart de lieu, n’appartenant ni au temps ni au lieu. Dans cet écart nous en viendrions à écrire. » Mais, dirions-nous, cet écart ou cet écartement initial, s’il n’appartient ni au temps ni au lieu, n’est-ce pas parce qu’il est la temporalisation – spatialisation originaire qui, au lieu de se limiter à sa fonction donatrice de ceci ou de cela, se joue comme telle, s’écrit, en se déployant dans l’intervalle à la manière d’un devenir propre, antérieurement à toute reprise ou récupération symbolique ’? Il y aurait là une nouvelle modalité que l’on pourrait dire hybride, car, se refusant de quitter l’épaisseur sensible de la chose pour atteindre sa valeur de signe, elle ne cherche pas moins à la signifier, à la dire, ”telle quelle”, dans son indéterminité de chose innommable, cependant nommée comme par effraction, ”indiquant sous forme de nom une manière verbale de retenir l’exigence de dire”-’. Pour cette ”manière verbale’, un nom s’impose néanmoins – le Neutre – un nom que Blanchot éprouve le besoin de justifier – ”comme autorisé par la grammaire” – comme si la force subversive du Neutre n’admettait pour lui qu’une vie parasitaire et illicite, celle de la négation à l’œuvre dans toute affirmation ; et comme si elle l’excluait déjà du langage, le rendant d’emblée irrecevable au milieu des mots qui, disant, disent toujours quelque chose d’étant. (« le Neutre corrompt l’être en le dissuadant de toute présence »). Mais l’extrême inconsistance du Neutre, sa présence aléatoire et comme ancillaire par rapport à l’être qu’il double et corrompt, fait cependant toute la plasticité du langage littéraire, sa façon d’épouser le rythme du sensible, dans sa précarité de chose singulière délaissée par les signes, et que la pérennité du concept ne sauve pas. ”La chose comme il, comme le Neutre, ou le Dehors, indique une pluralité qui a pour trait de se singulariser et pour défaut de paraître se reposer dans l’indéterminité. Singularité indissociable de la multiplicité foisonnante de la vie, mais non pas la vie telle qu’elle se donne dans l’expérience empirique où elle est déjà apprivoisée, humanisée, précisément récupérée dans une institution symbolique. Mais telle qu’elle est dans son antériorité anarchique (au double sens du terme : avant l’arché et sauvagerie de l’élément indompté ; dans son antériorité sensible. où perce quelque chose de cette force terrifiante et énigmatique que les Grecs redoutaient tant, ce qui confère à l’écriture son double pouvoir de fascination et de répulsion.

En somme, le terme le plus inconsistant et le plus insaisissable pour le langage conceptuel, le Neutre, comporte ailleurs une concrétude matérielle que le savoir a toujours déjà perdue, sacrifiée. C’est là que la littérature non seulement n’est pas une version moins rigoureuse de la philosophie, un genre au domaine circonscrit, différent de la pensée, ayant cependant des interférences avec elle, mais une modalité autonome, capable de l’instruire et de l’enrichir de tout ce que celle-ci a dû retrancher pour se constituer. Comme si l’envers impensable de la pensée. le soubassement obscur qu’elle produit en s’exerçant, devait enfin être entamé, devenant le lieu d’une investigation souterraine, un nouveau lieu spéculatif à explorer. Mais c’est là aussi que la pensée bénéficie du travail de taupe de la littérature. L’espace littéraire concerne la pensée non pas comme un domaine parallèle, mais comme l’ouverture au sein de la pensée d’un Dehors qui n’en finit pas de la creuser de l’intérieur comme une dimension à intégrer sans la réduire. comme une distance intérieure, à franchir, indéfiniment.

Certaines pensées de notre époque ont été sensibles à ces échos divergents ou hétérogènes. Ne craignant pas leur pouvoir corrosif, elles ont su les accueillir, ne fut-ce que comme on accueille un autre irrecevable, ou encore, un « plus dans le moins. » Celle de Levinas– pour ne citer que la plus singulière – nous a appris cette modalité.


Harita WYBRANDS

1. Le Pas au-delà, p. 100. 2. Ibid. p. 103.