Poème : Les Noctambules
LES NOCTAMBULES
I
Qui hèle dans le noir
qui bâille ton nom inaudible
dans les ténèbres assourdissantes
qui ouvre les bras pour accueillir
ton ombre
ton sombre visage
ta frêle substance
matérielle
Qui appelle tes devanciers
tes ancêtres
ces autres témoins
tes innombrables pères
tes fils prodigues
embryonnaires tâtonnants
étouffés dans les limbes de la vie
dans le cri
précurseur
avorté dans les premiers gestes
maudits
avant l’heure
de la naissance
comme tu fus haï alors
tu fus donc haï
Mais qui hèle dans le noir
qui appelle
qui a effleuré ta chair
qui rappelle à ta mémoire
ce très lointain amour
qui parle dans le noir ?
II
Amant, dans quelle eau sauvage tu dors
dans quelle profondeur aveugle
faudra-t-il te réveiller
pour approcher
l’image familière de tes traits
de cette autre présence
que la main façonne
Dans quels lointains se lèvera ton visage
toi l’inconnu de le terre
comment te frayeras-tu un passage
dans le désordre des pensées systématiques
dans la houle des vents propices
et néfastes selon les jours
dans la quotidienne errance des mots
dans les sillages usagers
des formules trompeuses qui bravent les distances
mais passent outre à ce matériel obstacle
de la chair
profonde
où s’engouffrent les discours
Amant dans quelle eau sauvage tu dors
dans quelle profondeur aveugle
de la chair
faudra-t-il te réveiller?
III
1.
Vois ces montagnes qui sombrent
vois cette chute profonde
qui creuse
des tunnels dans l’épaisseur
de la terre
des chemins aveugles
où errent des âmes en peine
les proscrits les damnés et autres frères
orphelins de ce monde
de ceux qui hantent les marges
les souterrains et les galères
les repaires nocturnes
les chambres dévastées où les vents
déferlent impunément
où le regard
vacillant
ne trouve appui sur aucune chose
implose
et se nourrit de sa seule
faim
et nulle autre retraite
que cette descente
aveugle cette muette
complainte ce bruit
qui sourd
des profondeurs
2.
Vois cette pauvre ronde
cette foule meurtrie
murmurante
ces funambules ces virtuoses
ces fanatiques de la nuit
qui passionnément attendent
les preuves les indices
le moindre signe
de cet autre
rivage
où échouer
3.
Vois cette pauvre ronde
cette foule prodigue
pullulante débridée
ce faste
écoute cette clameur ce tumulte
ce cri
qui se multiplie au loin
les pas sonores de la nuit
qui s’en va
et l’effroi
devant l’ultime jugement:
le Jour
IV
1.
Viens
ne dédaigne pas cette compagnie de fortune
ces piètres emblèmes ces hardes
bariolées ces tristes oripeaux
ce sombre carnaval nous est une claire
pitance
un vent salutaire
qui attise les flammes assoupies
les saines souffrances
et panse les plaies
de l’âme endolorie
heureuse dolence
blessures ravivées et guéries
2.
Viens
cette foule disparate ce cortège
mal assorti
piètre décor c’est là notre vie
le lieu qui nous héberge
en ce lieu je te convie
3.
Je te convie en ce lieu
oui
et déjà transie d’épouvante
je recule je frémis
ô la frêle espérance
ô l’inepte prière
l’audace à nouveau craintive vacille
et se reprend
Mais toi le téméraire
Toi
le roi de cette terre
de ce nocturne royaume
que ne saurais-tu
prendre les rênes décréter
ta loi
insuffler aux lèvres hésitantes
la foi qui leur manque
que ne saurais-tu
de tes ailes d’oiseau géant
envelopper le corps
frémissant
de ta frêle compagne et dire:
Viens je te convie
c’est ici
c’est ici le bout du chemin
le lieu
de notre ultime
épreuve de notre
rencontre
Viens
V
1.
Rappelle-toi encore
ces anciennes histoires
déjà classées
cette grisante pacotille ces jeux
clinquants ce chatoiement précieux
des nuits à la sortie
des bars
cette femme au pas furtif au visage
hagard
qui te souffla à l’oreille
quelque secret sans doute à toi seul
destiné
ô l’heureuse occurrence
la naissance inespérée
du désir
échevelé frénétique
avidité anodine de la main qui cueille
le fruit interdit
et plus encore et plus loin
s’avance
dans sa cruelle arrogance
enfantine
vers quel nouveau prodige
Merveille des joies imméritées
2.
Avidité féroce de l’enfance
éhontée
prêtresse
fanatique de je ne sais quel
autel
prophétesse sauvage prêchant
je ne sais quel
sombre savoir
pouvant instruire
inculquer
la ténébreuse sagesse
du gaspillage
l’incalculable science qui coule
de source
3.
Ô les troubles sources
les eaux profuses
du désir le chant de cascades
indompté
cette folie
des eaux montagnardes qui emportent
les barrages conventionnels et se frayent
au passage
des lits de fortune
eaux intrépides
eaux sauvages qui bouillonnent
qui dérivent et débordent et courent
à pure perte
vers quelle chute
imprévisible
vers quel nouveau prodige
Merveilles des joies imméritées
Harita Wybrands